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Quand le récit oral devient vecteur d’innovation pédagogique et de réhabilitation de la lecture : combiner l’art le plus ancien avec les techniques modernes

Le projet de e-learning Rhapsod-IA consiste à prendre pour support pédagogique les spectacles d’Éric Chartier. Il repose sur l'intuition du comédien chercheur à combiner les vertus de la lecture oralisée avec les potentialités de l’intelligence artificielle.
Le projet Rhapsod-IA repose sur une intuition que le comédien chercheur Eric Chartier a théorisée au fil du temps, la nourrissant de son expérience et de ses échanges avec des penseurs, des écrivains, des experts. Combiner les vertus de la lecture oralisée avec les potentialités de l’intelligence artificielle ?, voilà qui peut paraître paradoxal, voire dangereux, surtout dans un contexte académique.
Explications.

Entretien

En quoi votre travail fondé sur des méthodes ancestrales se prête-t-il aux technologies modernes, telles que l’intelligence artificielle et la réalité virtuelle ? C’est plutôt surprenant !
Eric Chartier : Au départ il y a cette idée que la littérature contient des structures, des figures de style, des mouvements, des dialogues, tous liés à la parole. Résumons cela sous le nom «d’effets» qui sont très proches de ceux du théâtre. Ce concept ouvre la voie à un art inexploré, et il est porteur de vertus pédagogiques.
Or la réalité virtuelle peut retransmettre ces effets du vivant sans donner aux usagers l’envie de vomir. Il s’agit de recréer, via un processus d’apprentissage fondé sur les techniques les plus pointues de e-learning, les conditions optimales de la lecture. Pas de se substituer au livre, mais de faire comprendre et sentir ce qu’il contient. De donner le désir de lire et d’en favoriser l’accès.

Bien entendu, on ne remplace pas le spectacle vivant par la réalité virtuelle, tout comme on ne remplace pas un concert par l’écoute d’un enregistrement, mais du moins est-on assuré que ce dernier est toujours disponible pour vous et pour un prix modique.

Vous dites que la lecture oralisée (ou récit interprété) fait travailler les deux régions du cerveau, ce qui lui confère de facto de précieuses vertus pédagogiques…
EC :
Lorsqu’on lit, la première phase consiste à décrypter les signes : une seule partie du cerveau travaille alors. Puis, une autre partie se figure, met en image, se représente, projette, etc. Très souvent, une rupture se produit entre ses deux temps. Ce qui n’est pas le cas avec l’oral, car l’auditif transmet et transcrit quasi instantanément la parole en image et en mouvement.
En ouvrant un accès nouveau qui s’adresse aussi aux sens, et à leur intelligence, il porte en lui le schéma d’un flux d’informations ultra-rapides entre deux régions du cerveau humain. Or il s’agit justement de développer une nouvelle pédagogie, qui va s’appuyer sur les sens et l'esprit, car l'art est une affaire de sens et d'esprit.

Mais du point de vue pédagogique, n'y a-t-il pas un risque à privilégier l’émotion, en présentant l’oeuvre non pas sous la forme neutre de l’écrit, mais théâtralisée, presque vedettarisée : risque de déformation voire de divertissement ? L’émotion n’est pas toujours de bon aloi…
EC : C’est exact, il y a un risque. Il s'agit d'éduquer des enfants et des adolescents, de développer leur sens critique, leur sensibilité artistique et leur maîtrise de la langue, pas de les amuser ou de servir un numéro à la Lagardy (le ténor de Madame Bovary). Il faut donc d'emblée, fixer le cadre. Comme je l’ai dit plus haut, cette nouvelle pédagogie va s’appuyer sur les sens et l'esprit. Si le monde académique connaît relativement la question de l'esprit, les sens n'entrent pas dans son système de pensée.
Et justement le spectacle, l'art du comédien, relève beaucoup de la séduction, du fantasme, du tapage médiatique. Toutes choses que le monde académique ne goûte guère et à juste titre. Cette mise en présence au premier plan d'un acteur dans un système pédagogique, non plus en tant qu'hypertexte (on regarde une pièce) mais dans une parité même avec les signes imprimés, peut embarrasser l'Education nationale.

Prétendre donner comme contenu académique un spectacle vivant suppose donc une réelle éthique, une humilité. Le cabotinage est le lot de beaucoup d'acteurs. Je ne saurais trouver meilleure comparaison qu'avec la prêtrise : dire la messe, mais ne pas tirer la nappe de l'autel à soi pour s'en revêtir. Je m’y efforce. Car mon métier de comédien est celui d’un passeur. Les grands écrivains sont des initiateurs et des révélateurs pour ceux qui parviennent à les lire. L’idée que je puisse aider tout un chacun à aimer la littérature et devenir une personne plus cultivée et plus éclairée me guide.

N’y a-t-il pourtant danger à concentrer sur l’écran l’essentiel de l’enseignement ? Ne va-t-on pas éliminer l’humain ? Que devient le rapport privilégié entre enseignant et étudiant ? Comment apporter un soutien efficace aux élèves ?
EC : Selon moi, le plus grand danger que nous courons est de ne pas tenter cette aventure.

L’enseignement est le fondement de la démocratie. Or le système a dégoûté les jeunes de la littérature et il faut arrêter ce massacre. Des outils nouveaux sont là, employons-les. A la condition toutefois que, effectivement la relation humaine y gagne. Ces deux pôles sont le fondement de la réussite du projet.

Car il faut regarder ces technologies comme des outils. Lorsque Gutenberg a utilisé les caractères mobiles, ce qui produisit la révolution que nous connaissons, la première chose qu’il en fit fut d’imprimer La Bible et je suppose que l’Iliade et l’Odyssée ont suivi de peu. C’est la même chose à présent. La VR et l’IA ne sont là que pour exploiter cet art avec plus de simplicité, de disponibilité, de proximité pour le reproduire à l’infini, tel Gutenberg reproduisant les manuscrits. Concernant les écrans, la Réalité virtuelle n’est pas la vidéo. L’écran lui-même va se diversifier, notamment avec l’hologramme. Nous ignorons encore les ressources et les capacités de l’IA.

Le défi que nous lançons est d’apporter des moyens nouveaux au corps enseignant. Le professeur ne peut pas être remplacé par la machine. En revanche la machine peut lui libérer du temps pour un travail plus profond, plus personnalisé. C’est peut-être cela l’enjeu le plus profond, donner de la disponibilité à chaque enseignant pour pouvoir traiter chaque élève comme unique.
Ainsi, non seulement il n’est pas question d’éliminer l’humain mais, grâce aux propriétés de la machine, de le rendre plus disponible pour accompagner et former un groupe plus petit, voire très petit : un retour au préceptorat en somme, mais pour le plus grand nombre, et ce pour favoriser l’accès à la langue, au sens, à la beauté.

(NB : cet article fait partie d'un ensemble : voir le sommaire du dossier).
 
Propos recueillis par Jeanne Suhamy

 

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