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Eric Chartier : "Mon Graal : restituer la secrète respiration de l’écriture, restaurer la grandeur du livre sans le livre" : lecture, oralité et interprétation

Qu’est-ce qu’une vraie lecture ? Le lecteur véritable habite le texte avec son corps, son souffle, sa sensibilité, sa langue… Il le vit et lui donne vie. Dans ses spectacles, qui sont de puissantes récitations dramatiques à la manière des rhapsodes antiques, Éric Chartier entend donner chair au verbe.
Eric ChartierDans ses spectacles, qui sont de puissantes récitations dramatiques à la manière des rhapsodes antiques, Éric Chartier entend donner chair au verbe.
Son ambition : régénérer l’art de la lecture et le transmettre au spectateur, afin qu’il devienne à son tour lecteur et artiste.

Entretien

Votre projet repose sur une conception très haute de la lecture que vous incarnez vous-même dans vos spectacles…
Eric Chartier : Il s’agit d’une synthèse entre littérature et théâtre, qui vise à restaurer la grandeur du livre sans le livre. Et à régénérer l’art de la lecture par le récit oralisé des grands textes écrits. Je transforme le livre en récit, je le passe au prisme de ma propre sensibilité, une sensibilité elle-même ciselée, amplifiée par un métier et une méthode, et c’est ainsi que je lui donne une dimension universelle. Je veux offrir au public l’oeuvre dans sa palpitation quasi charnelle.

Vous prônez la lecture à haute voix, pourtant vous êtes très critique à l’égard des « lectures » telles qu’elles se pratiquent souvent sur les scènes...
EC : Je pars du principe que la littérature mérite mieux que la lecture. Dans ce type de lecture, on n’a que les mots : pas le souffle, pas la vie, pas l’incarnation. Il ne s’y passe rien. D’ailleurs tout le monde peut lire à haute voix. A ce niveau, il n’existe pas, selon moi, de bon ou de mauvais lecteur, donc pas de lecteur professionnel. En cela la lecture est un acte démocratique, accessible à tous. Mais à ce premier stade on reste en deçà de l’acte artistique.

Quand est-ce que la lecture devient-elle de l’art ?
EC : Avec l’interprétation, qui est l’art du souffle. C’est un art très ancien, qui consiste à faire passer les énergies artistiques, à soulever l’imagination du lecteur. Il faut hypnotiser le spectateur. C’est l’art de l’aède, du rhapsode qui propageait les récits épiques de cité en cité. Cela tient aussi de la prêtrise. Au théâtre on expérimente que «le verbe s’est fait chair.» Tout repose sur le souffle, qu’on se réfère à la Ruah de la Genèse, au Pneuma des Grecs. Il faut trouver en soi-même le souffle, l’esprit du texte, sa sève et son sang. Mon Graal, c’est cela : la restitution de la secrète respiration du livre... et son partage.

Quelle est votre méthode pour atteindre cette respiration, et la transmettre au public ?
EC : Celle d’un acteur. D’abord, il y a la lecture à haute voix, ensuite le travail de mémorisation. La mémoire libère le corps, c’est un levier artistique. Je compte une page par jour, 45 jours d’incubation, environ 50 pages pour un spectacle, 3 mois de répétition, puis les représentations. On ne maîtrise vraiment qu’après des centaines de représentations, et le spectacle s’affine toujours, même après des années. Le rythme, le souffle de l’oeuvre, le style, cela se met en place tout seul avec le temps. Alors enfin on peut parler d’art. Alors à son tour le public peut devenir artiste. Car le public ressent ce souffle sans en avoir conscience, et c’est ainsi qu’il peut accéder naturellement à la profondeur initiatrice des grands textes fondateurs. Pour faire du spectateur un artiste, il faut lui donner envie de relire. C’est le retour au livre. Que chacun recrée en le lisant : il existe autant de lectures que de livres.

(NB : cet article fait partie d'un ensemble : voir le sommaire du dossier).
 
Propos recueillis par Jeanne Suhamy

 

  • "Le dire est une célébration de l’écriture"
    (poème d'Eric Chartier, repris de son site internet) :
        Le dire est une célébration de l’écriture
        La page est partition.
        Sur l’établi du métier
        Je la pétris éparse.
        Les pellicules de langue malaxées
        Cent fois en bouche et en mâchoires
        S’échauffent.
        La pâte lentement prend notes et incruste
        Au mur de ma mémoire ses mosaïques imprimées,
        Terre des lettres endormies où somnolent les images
        Dans le vallon veiné des feuilles circulent secrètement, en rhizomes, les ruisseaux.
        Souterraines encore sont les rivières de l’émotion.
        Déjà se recompose la fresque musicale de la parole
        Parce que s’élève le souffle qui insuffle sonore l’Esprit,
        Jaillit de la cithare de chair la corde vibrante de la voix,
        La flamme qui flèche qui exalte qui sème et ensorcelle
        L’arc-en-ciel du prisme verbal

        Enfin l’oreille collective, pavillonnante d’espérance dans la nuit théâtrale, est là
        Tel un lac asséché que craquelle et tapisse sans lustre l’ombre
        Dans l’apnée du recueillement.
        La sève et le sang du Poète
        Grondent en une ruée d’eau montagnarde, une dégelée d’alpages de printemps
        Et qui gicle et qui comble en un glacis jusquà la plage apaisée de poésie
        Alors le doux clapot des mains referme, sur elles-mêmes, la cérémonie.
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