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Faire du spectacle vivant, en particulier du récit oralisé, le support d’une pédagogie numérique innovante. L’intuition d’Éric Chartier est-elle visionnaire ? C’est ce qu’ont pensé, dès les années 1980, des esprits aussi brillants que Paul Auster, Julien Gracq, Roger Shattuck, Mircea Eliade, Régis Debray, qui l’ont soutenue, nourrie, parrainée.
Depuis plus de 40 ans, Eric Chartier, comédien chercheur tente de convaincre le milieu académique de la valeur pédagogique de son travail de synthèse entre théâtre et littérature, associé aux nouvelles technologies (NT). Il semblerait qu’il y ait enfin réussi : en 2017, une startup de e-learning s’intéresse de près à ce rêve pas si farfelu, à l’heure où les K7 ont été balayées par la VR(1).
 

Entretien

Dès les années 70, vous avez l’intuition que votre démarche de «rhapsode» est hautement compatible avec les nouvelles technologies, et vous l’exposez aux États-Unis…
Eric Chartier : L’incubation de mon idée est en soi une petite épopée ! J’ai essayé de la vendre dans les années 75-80 mais elle n’a pas trouvé preneur. C’est la nuit du jour de l’an 1981 à New York, invité à une de ces fameuses «parties», que je me mis à parler avec une poignée d’étudiants doctorants de la Columbia University et à exposer mon concept. Ils furent emballés.
Bill Gates et Steve Job faisaient leurs premiers grands pas. Ici et là, sur tel ou tel campus, l’avenir radieux de l’informatique s’exprimait par la bouche de tel ou tel jeune enseignant ou étudiant. C’était l’époque des K7 vidéo et audio… Paul Auster, qui faisait partie de la Columbia University, alors inconnu et non publié, obtint de me faire inviter à la Columbia via la Maison française. Un mois plus tard j’y présentai le Voyage au bout de la nuit. Ce fut un succès. Durant dix ans je fis chaque année une tournée de six mois en Amérique du Nord.

Un quatuor de grands esprits, passionnés par la question de l’oralité et de la littérature, s’intéresse à votre travail : après Paul Auster, Robert Shattuck, Mircea Eliade, Julien Gracq, Régis Debray…

Paul Auster, Julien Gracq, Roger Shattuck, Micea Eliade, Régis Debray

A l'ombre de Combray - Spectacle d'Eric ChartierEC : Ils font mieux : ils le nourrissent de leurs propres réflexions.
Roger Shattuck, esprit hors du commun et visionnaire, Prix Pulitzer pour ses travaux sur Proust, s’est battu (en vain) pour convaincre le monde universitaire de l’importance de l’oralité dans l’enseignement des lettres. Schattuck et moi avons débattu durant vingt-cinq ans de cette question. C’est avec lui que je montai mon Marcel Proust (A l’ombre de Combray) en 1983.

Ce spectacle intéressa Mircea Eliade, fondateur de l’Histoire des religions à Chicago U. En 1984, il me fit part de sa surprise : "avoir entendu pour la première fois Proust respirer". Il fut enthousiasmé par mon travail sur la respiration de l’écriture. Son décès peu de temps après, en 1986, brisa le projet que nous avions de développer une étude sur cette question.

La forme d'une ville - Spectacle d'Eric ChartierQuant à Julien Gracq, je décidai, en 1991, de porter à mon répertoire son roman La Forme d’une ville.
Il fut abasourdi par mon récit vivant de son oeuvre. Nous nous liâmes d’amitié, et durant dix-huit ans nous avons mené de concert cette aventure théâtrale de son écriture qui le passionnait.

Côté académique, vous avez eu très tôt le soutien de l’Université américaine puis française, jusqu’à lancer un programme précurseur des Mooc…
EC : En 1983, avec le professeur Gerald Honigsbloum de l’Université de Chicago, nous avons produit mon spectacle Proust en vidéo et sur un disque optique (industrie toute neuve qui fit un beau flop). Honigsbloum testa dans sa classe un programme, très simple et piloté par MS DOS sur le tout nouveau PS2 (IBM avait financé le tout). Les résultats numériques furent médiocres, mais la fraîcheur de l’initiative accrochait.

En 1991, l’Université de Nantes me proposa un partenariat sur un programme européen diffusé par le satellite Olympus. Il consistait à enregistrer en vidéo trois de mes spectacles, et à les faire commenter par des enseignants spécialistes des auteurs interprétés : l’opération, certes limitée, préfigurait les Massive Open Online Courses (Mooc).

Pourtant, ces expériences académiques restent alors très en-deçà de vos attentes, ce qui vous encourage presque à théoriser votre intuition…
EC : En effet. Après un autre projet mort-né (développer un Centre de création pédagogique multimédia), je baissai les bras en 1997. Je n’avais pas renoncé, mais je sentais que le contexte n’était pas mûr. Durant tout ce temps je n’ai cessé de créer de nouveaux textes, de réfléchir à la question théorique, d’une synthèse du théâtre et de la littérature. En décembre 2008, durant la nuit qui suivit la mort de mon maître, Roger Shattuck, j’ai rédigé sur ce sujet le texte que pendant vingt-cinq ans il n’avait cessé de m’exhorter à écrire.

Vous attendiez l’essor de la réalité virtuelle et de l’intelligence artificielle ?
EC : Je savais que seule la 3D serait en mesure de reproduire peu ou prou les effets du vivant et que l’augmentation constante de la puissance des ordinateurs, selon la Loi dogmatique de Moore, déboucherait sur une capacité propre à porter un logiciel capable d’intelligence.

Soudain, en 2016, j’eus le sentiment enfin, après plus de quarante années d’attente, que l’heure sonnait. Assistant au Paris Virtual Film Festival, aux Halles, je compris qu’un pas technologique était franchi et que l’intelligence artificielle faisait son entrée dans la société.

J’ai rencontré Mme Jené au Salon Educatech de la Porte de Versailles l’automne 2017. Nous nous sommes très vite entendus sur l’opportunité qu’il y avait à produire une application pédagogique interactive dont le contenu consisterait en mes spectacles, lesquels entrent parfaitement dans le format d’enregistrements VR et dans celui de l’IA. Désormais le projet était clair : recréer, via un processus d’apprentissage fondé sur les techniques les plus pointues de e-learning, les conditions optimales de la lecture.

(NB : cet article fait partie d'un ensemble : voir le sommaire du dossier).
 
Propos recueillis par Jeanne Suhamy
puce note Notes
(1) VR, pour "mode Video Recording", qui permet d'éditer les enregistrements gravés sur un disque ré-enregistrable.
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